Lettre ouverte à Nicolas Hulot, ministre de la Transition écologique et Solidaire

Monsieur le Ministre d’État, Ministre de la Transition écologique et solidaire,

A Gabriel Serville, député de la 1ère circonscription de la Guyane, qui interpellait le gouvernement sur le projet Montagne d’Or, en demandant « un moratoire sur l’utilisation du cyanure, et un referendum auprès des Guyanais sur ce projet qui risque de marquer à tout jamais leur territoire », vous avez répondu que vous étiez « soulagé qu’un député de la Guyane ne cède pas spontanément aux miroirs aux alouettes ! » Est-ce à dire que soutenir le projet Montagne d’Or c’est être naïf ?

Sénateur de la Guyane depuis 2008, maire de la commune de Mana, dans l’Ouest guyanais, de 1989 à 2017, je ne peux pas vous laisser sous-entendre ainsi la naïveté des élus guyanais aisément leurrés par un projet illusoire. Laissez-moi vous expliquer les réalités de la Guyane qui certainement vous échappent et qui fondent ce choix raisonné et raisonnable.

Depuis longtemps, notre première préoccupation d’élus, c’est le développement harmonieux de la Guyane : développement économique, développement social, développement humain. Car si la Guyane constitue certes, une région écologiquement singulière pour la France, c’est aussi une histoire et un avenir pour près de 300 000 hommes et femmes, qui doivent être respectés.

La Guyane dispose d’un potentiel de développement considérable : sa superficie, comparable à celle de pays comme le Portugal ou la Belgique ; sa zone économique exclusive de 133 000 km² (à peine inférieure à celle des Pays Bas) ; son plateau continental étendu au-delà des 200 milles marins ; des richesses naturelles avérées ; des ressources minières, particulièrement l’or et le pétrole, qui font l’objet de nombreuses demandes de prospection, d’exploration et d’exploitation. C’est pourquoi, l’État a fait du développement endogène la base de sa politique ultra-marine à partir de 2009.

Mais on constate que ce fort potentiel, toujours gelé volontairement par les pouvoirs publics, est donc resté inexploité, au lieu d’être valorisé au profit de la population guyanaise. 95 % du foncier de la Guyane continue d’appartenir à l’Etat, héritage de la période coloniale, partout abandonné sauf en Guyane… Plus de 55 % de la surface du territoire fait l’objet de mesures de protection (parc amazonien, parc naturel régional, réserves…). Et la loi Hulot de décembre 2017 interdit désormais l’exploration et l’exploitation des hydrocarbures en Guyane, alors que dans les Etats voisins des gisements d’importance sont mis en exploitation…

Ainsi, en vous entendant, Monsieur le ministre, parler maintenant de « miroir aux alouettes » à propos d’un projet d’exploitation raisonnée de la ressource aurifère guyanaise, je m’interroge… Quel est l’objectif de cette politique qui entrave délibérément le développement de ce territoire ? En orchestrant cette espèce de mise sous cloche, êtes-vous en train d’inventer pour la Guyane l’idée d’une colonie écologique, après qu’elle a été colonie de plantation, colonie de peuplement, colonie pénitentiaire ?

La Guyane ne veut pas être une colonie, quelle que soit sa nature ! Le PIB par habitant de la Guyane est inférieur de moitié au PIB par habitant de la France entière. Son indice de développement humain (IDH) accuse un retard de 27 ans sur celui de la France. Le taux de chômage en Guyane atteint 22 % de la population active, 44 % chez les jeunes quand on sait en plus que près de la moitié de la population n’est pas prise en compte dans les statistiques car considérée comme inactive… Partout ailleurs qu’en Guyane, cette seule situation justifierait qu’on accueille à bras ouverts un projet de développement économique.

Je suis convaincu pour ma part que seul un vrai développement endogène, construit à partir de ses propres ressources sur des activités de nature diverse y compris industrielle, peut sortir la Guyane de son actuel délabrement, de son désenchantement. Le modèle de développement fondé sur les transferts publics a montré ses limites et ses insuffisances. Face aux attentes légitimes d’une population excédée, qui a manifesté son mécontentement durant de longues semaines au début de 2017, le miroir aux alouettes n’est-il pas plutôt dans les promesses de développement mainte fois répétées par les gouvernements successifs ? Et malgré les engagements du président de la République et un plan d’urgence de 1,3 milliards d’euros, les esprits restent sous tension.

Nous ne sommes pas naïfs, Monsieur le ministre. Nous ne nous laissons pas séduire par ce qui paraît briller. Nous appréhendons un projet comme la Montagne d’or dans toutes ses dimensions, environnementale, sociale, économique. Nous savons nous aussi analyser les dossiers et les données. Ce projet implanté sur une zone déjà exploitée par le passé qui occupera 0,006% du territoire guyanais ne menace pas la biodiversité guyanaise, française et encore moins mondiale.

Ce faisant, nous n’oublions pas, nous n’oublierons jamais, l’intérêt de la Guyane et de sa population. Cela implique de recevoir de façon lucide le projet Montagne d’or. Dans la compétition mondiale pour attirer les investissements, la Guyane doit s’appuyer sur ses atouts et ses ressources naturelles en sont un. A part les activités minières, quel secteur peut attirer des investissements privés de cette importance en Guyane ? Nous restons néanmoins attentifs aux risques et aux possibles impasses.

Nous ne sommes pas naïfs. Nous sommes parfaitement conscients des enjeux liés à l’environnement, localement et à l’échelle de la planète. Mais nous restons pragmatiques. Une politique environnementale intransigeante est un luxe sur un territoire comme la Guyane, dont les quelque 300 000 habitants, dont 42 % avaient moins de 20 ans en 2014, ont droit à un avenir et à un progrès choisi. Une mine d’or ne sera jamais « durable ». Mais elle peut, elle doit être conçue et gérée de façon responsable. La responsabilité, c’est aussi de veiller à ce que l’exploitation des ressources naturelles guyanaises puisse générer des profits pour la Guyane, outre ceux qu’elle génère pour les actionnaires de l’entreprise. Ce seront des emplois créés, des emplois induits, et des retombées fiscales. Je déposerai le moment venu une proposition de loi visant à permettre aux collectivités concernées de définir le taux des taxes exigibles liées à l’activité minière, de façon à leur donner la possibilité d’un avantage financier conséquent.

Monsieur le ministre, quand il nous semble que vous souhaitez empêcher définitivement la mise en œuvre du projet Montagne d’or, quand vous le qualifiez de « miroir aux alouettes » avant même la fin du débat public, quand vous déconsidérez les élus guyanais, vous participez, après beaucoup d’autres, au blocage du développement économique de la Guyane. Développement économique qui est pourtant vital pour que sa population prenne enfin en mains son avenir. Allons plus loin. Cette possible émancipation économique (moins de transferts sociaux, un meilleur équilibre entre secteur public et secteur privé…) n’éveillerait-elle pas la crainte que ce morceau de territoire français en Amérique du Sud finisse par revendiquer son indépendance ?

Je vous prie, Monsieur le Ministre d’État, de bien vouloir recevoir l’expression de ma haute considération.

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